Life is too short to live just one…

Le jeu vidéo est-il un art ?


Ce billet est en fait un ensemble de réponses que j’ai posté sur un article de Oniromancie, un site de création de jeux vidéo (principalement RPG).

Le sujet porte sur la définition de l’Art et son application au Jeu Vidéo. Pour des raisons de compréhension, j’ai modifié mes textes pour en faire un seul tenant, reprenant les interventions des autres posteurs dans ma prose. Je remercie par ailleurs les autres posteurs. Bien que je ne sois pas forcément d’accord avec leur argumentaire ou leur vision des choses, c’est toujours agréable d’avoir des interlocuteurs qui vont au fond des choses, et qui apportent un éclairage nouveau sur un sujet qui nous passionne.

Vous pouvez suivre l’intégralité du débat ici : http://www.rpg-maker.fr/index.php?page=articlesperso&id=343&Oniro_forum=c75d600f60605cc4b0bd0268cf54651c

Je le publie sur mon blog, car cela reste intéressant de s’interroger sur ce qui fait l’Art, et comment le Jeu Video peut y prétendre. Et puis, ça change de mes geekeries habituelles.

Tout d’abord, donnons des exemples qui parleront plus aux néophytes, au lieu des blockbusters fétiches aux hardcore gamers.


– Auditorium http://www.playauditorium.com
Ca c’est un jeu artistique, de son concept à sa réalisation. Cela devrait vous parler plus qu’un enième super soldat qui tue tout ce qui bouge parce qu’il sont méchants et que c’est un gentil (désolé pour les fans, mais Metal Gear Solid se résume d’abord à ça). 

– Understanding games http://www.pixelate.de/games/understanding-games
C’est en anglais, mais la démarche est excellente. A faire au moins une fois si vous voulez créer des jeux vidéo. 

– Eyezmaze   http://www.eyezmaze.com
Un site de puzzle, dont le graphisme minimaliste mais pourtant détaillé, ainsi que l’imagination débordante du son auteur, rend incontournable pour qui veut parler d’art dans le jeu vidéo. Ce n’est pas seulement une approche artistique faussement naïve, c’est aussi une expérience vidéo ludique très intéressante, où chaque clic nous entraine un peu plus dans l’imaginaire du créateur.

Ensuite, voici ma réflexion profonde (profondément quoi ? ) sur l’Art, et mon approche du jeu vidéo comme Art  potentiel.

Le jeu vidéo puise ses mécaniques dans celle du livre, de la musique, du cinéma, de la peinture, de la sculpture, etc.
En gros, le jeu vidéo englobe toutes les autres formes d’art l’ayant précédé, tout comme le cinéma englobe toutes les autres formes d’art l’ayant précédé, tout comme la peinture, tout comme l’écriture, et tout comme la musique (reste à savoir qui est apparu en premier, la musique à travers les chants des premiers hommes ou la peinture à travers les dessins rupestres, à moins de considérer les arts rupestres comme une forme d’écriture et que la musique a besoin d’un langage écrit pour être structurée).
Pourquoi une création englobant des formes d’art ne serait-elle pas un art elle aussi ?

Le film demande bien de la musique, des décors, des vêtements, une réflexion sur les jeux de lumière, sur les angles de vue, une narration, des dialogues, etc.
Le jeu vidéo s’appuie également sur tout cela, mais en prime, il ajoute une dimension supplémentaire : l’interactivité, et la difficulté qui en découle, obliger le joueur à vivre l’histoire en lui laissant croire qu’il est libre de la modifier.

Qu’est-ce qu’un art en réalité ?
Je dirais que c’est une perspective qui n’existe que le médium observé, et pas dans les médiums inclus.

Dans l’exemple du cinéma, il s’agirait du montage.
Le film a besoin des médiums qu’il englobe pour être vraissemblable (i.e de la musique, des décors, des images, des angles de vue, un scénario, des personnages, etc.),mais il doit aussi y ajouter un élément qui n’appartient qu’à lui, et pas aux autres formes d’art.
Pour moi, il s’agit du montage des séquences, afin de raconter et mettre en valeur tous les autres éléments, provoquant ainsi les émotions du spectateur.

Un grand peintre est capable de faire un magnifique tableau. Il est aussi capable de faire une succession de magnifiques tableaux décrivant une scène dans le temps. Mais sera-t-il capable de les lier entre eux pour les animer, leur donner vie, et mettre l’emphase sur ce qui essentiel pour la compréhension de ce qu’il veut montrer ? Pas sûr …
C’est là que le cinéma devient un art : réussir l’osmophose entre tous les arts qu’il inclut, tout en les dépassant pour provoquer l’émotion chez l’observateur. Quelque chose d’unique, que seul le cinéma peut accomplir.

En appliquant cette logique au jeu vidéo (un art en plus, plutot qu’une somme d’arts existants par eux-même), son point fort est donc la manière dont les concepteurs vont obliger le joueur à suivre le film qu’ils ont monté, tout en lui laissant un minimum de liberté pour le faire.
Il s’agit donc de prévoir ce que va faire le joueur, ou mettre en place des mécaniques pour l’obliger à suivre le déroulement, tout en lui laissant l’illusion du controle.
Contrairement au cinéma, où le spectateur subit le film de A à Z, le jeu vidéo demande au joueur de s’impliquer dans l’histoire et son déroulement, la fin dépendant uniquement de ses capacités propres, et non du bon vouloir du réalisateur.

Bien sûr, on peut aussi considérer que le mix entre les différentes formes d’art qui composent le jeu vidéo demande aussi du talent, ne serait-ce que pour les concevoir.  Mais ces conceptions restent artistiques en dehors du jeu vidéo : un artwork sera toujours beau (artbook), une musique sera toujours envoutante (OST), une histoire sera toujours bien écrite (roman), un décor sera toujours réussi (rip de RTP, éditeurs de niveau).
Les formes d’art que le jeu englobe restent de l’art en dehors de lui.
Il n’y a donc pas d’artiste du jeu vidéo, parce qu’il sait dessiner des artworks comme un dieu. A ce moment là, c’est un peintre/dessinateur de talent, et son talent serait le même dans une galerie d’art que sur une pochette de CD.

Le vrai art dans le jeu vidéo se situe dans la capacité d’implication du joueur dans son aventure virtuelle (que ce soit RPG ou autre).
La célèbre scène de l’Opera dans FF6, où Celes se met à chanter dans un décor de carton-pate, sur la musique sublime de Aria, est une expression d’art. Non pas par les graphismes, minimalistes mais pourtant expressifs, ni dans la musique, excellente et d’une qualité rarement entendue pour l’époque (et encore aujourd’hui), ni dans l’écriture, transformant d’un coup une guerrière hybride en chanteuse sensible et talentueuse, mais bien dans la façon le joueur est amené à vivre cette scène, à travers les actions qu’il a dû entreprendre pour en arriver là.

Cet art là est renforcé par une scène quasi identique, lors de la fin du monde où, à présent seule sur une ile déserte à l’agonie, Celes décide d’en finir en se jetant du haut d’une falaise, toujours sur cette même musique. Du jamais vu à l’époque, et du rarement vu encore aujourd’hui (cf Eternal Sonata, qui tente de nous refaire le coup, en rajoutant du pathos inutile jusqu’à la nausée).

Cette scène aurait pu être très réussie dans un film, une musique, une peinture ou un livre, mais c’est dans la façon dont le développeur a réussi à impliquer le joueur pour cet instant crucial qui relève bien de l’art à part entière.
La cut-scène où la Terre est ravagée, le joueur s’éveillant dans une maison délabrée, sans sa clique de persos et sans connaissance du temps écoulé, la recherche de nourriture pour garder en vie la dernière personne en dehors de Celes, la mort de celui-ci et la prise de conscience de Celes sur sa situation, sa lente marche vers la falaise face à laquelle le joueur ne peut qu’assister impuissant, tiraillé entre acceptation de la lassitude de son heroine et son refus de laisser l’histoire s’achever ainsi.
On parle ici de storytelling : la manière de faire vivre une histoire et susciter des sentiments.

Si le jeu vidéo est une forme d’art, elle se situe indéniablement ici : l’art de faire vivre une autre vie comme si c’était la sienne.

C’est en fait le point commun à toutes les autres formes d’art, preuve supplémentaire du potentiel artistique du jeu vidéo. Peinture ou film, musique ou livre, chacun de ces arts nous entraine dans son propre univers, que ce soit pour une minute ou une journée, nous faisant oublier notre propre existence.

Mais les jeux vidéo en sont encore à leurs balbutiements d’un point de vue artistique, et ils suivent assez bien (et assez vite) l’évolution de la peinture avant lui (on peut même appliquer cette évolution au cinéma). On passe ainsi de l’art primitif avec ses pixels hypertrophiés à la renaissance avec le photo-réalisme des productions Next-Gen. Certains jeux comme Killer7 ou No More Heroes, s’engage dans l’art contemporain de part leur parti-pris graphique épuré, voir symbolique.

Un exemple massue pour mon argumentaire plus haut : Super Mario Bros.

SMB c’est quoi ?
Un plombier qui fait des sauts de 10 mètres, aplatissant des champignons méchants et mangeant des champignons gentils pour retrouver sa taille, le tout pour sauver une princesse quelconque d’une tortue mutante zoophile (ben oui, une tortue attirée par un humain, c’est de la zoophilie pour les tortues normales).
… Bien débile, non ?

En cinoche, ça donnerait quoi ? -> On sait déjà. Ce serait ridicule.
En peinture ? Même chose (encore que, certains fanarts parodiques sont pas mal)
En musique ? Le thème est sympa, mais n’a aucun impact en dehors du jeu lui même. Mélodie de supermarché au mieux.
En livre ? Même JK Rowling ne voudrait pas d’un pitch pareil (désolé, j’ai pas pu m’en empêcher ! :p )
Les éléments de SMB, pris séparément, ne valent strictement rien d’un point de vue artistique.

Pourtant, comment expliquer que le tout soit aussi agréable à jouer/vivre, que les musiques soient aussi cultes, que le design soit aussi intemporel, que le personnage soit aussi incontournable ?
Je pense que c’est là où se situe l’art du jeu vidéo : faire que le Tout dépasse de loin la somme de ses parties. Miyamoto a eu une vision, une vision tellement visionnaire que personne, même aujourd’hui n’aurait pu faire pareil, si Mario Bros n’avait pas montré la voie. Je pense pouvoir vraiment parler de génie artistique, tant tout dans SMB fonctionne à merveille, malgré la médiocrité des éléments qui le compose.

SMB n’existe que sous forme de jeu vidéo.
Tout autre médium échoue à atteindre le même niveau de plaisir.
Nous avons bien là une forme d’art propre au jeu vidéo, une valeur ajoutée qu’aucun autre art ne peut égaler.
C’est donc une preuve supplémentaire qu’il y a bien un art du jeu vidéo.

Je n’ai évidemment pas la culture artistique que beaucoup semblent avoir. Je n’ai pas fait les études de lettres pour ça, car cela me m’a jamais attiré.

Mais je considère qu’un des critères majeurs pour juger de la qualité d’une œuvre, c’est le travail nécessaire pour en obtenir le résultat.

Dans le cas de la Fontaine (Urinoir renversé, présenté volontairement comme une œuvre d’art pour remettre en question la définition d’Art), si la démarche est intéressante, la valeur de l’œuvre en elle-même est nulle (dans le sens zero euros). Cette œuvre aurait plus sa place dans une exposition sur la définition de l’art, que dans une galerie d’art.
Le simple fait de voir les prix adjugés aux « œuvres » de la vente du siècle chez Christies me dégoute de l’Art tel que la haute société le conçoit (l’important, c’est le prix). Les œuvres d’art seraient non imposables, permettant aux trop riches de payer moins d’impôts en plaçant leur argent dans des oeuvres qu’ils revendront plus tard. Pourquoi pas, mais il y a mieux à faire de son argent que de le claquer dans des astuces anti-fisc.
Je ne peux m’empêcher de considérer les artistes (vivants, pas ceux qui sont morts bien sûr) d’être complice d’une gigantesque escroquerie.
Une peinture avec 3 carrés de couleurs vendus des millions d’euros, c’est juste du n’importe quoi.

Les jeux vidéo, demandant une quantité assez conséquente de travail (dans tous les domaines), remplissent déjà ce critère de jugement.
Et aux dernières nouvelles, ils ne sont pas vendus 1 M d’euros pièce. Vient la notion de rareté : un modèle unique sera toujours plus précieux qu’un programme duplicable à l’infini. Mais la somme de travail pour aboutir à l’un ou l’autre est équivalente, pour ne pas dire supérieure, le créateur ayant du déployer des trésors d’ingéniosité, pour conserver sa vision de son oeuvre à travers les contraintes techniques, quelles qu’elles soient.

D’ailleurs, pour parler d’interactivité, le spectateur n’est en rien interactif avec la peinture/sculpture qu’il observe. Le dernier qui a essayé, c’était une cambodgienne qui a embrassée une toile, et elle a fini avec une sale amende (ça donne envie, ce genre d’interactivité).
Tant que l’observateur ne peut réellement laisser son empreinte sur (l’exemplaire de) l’oeuvre, il n’y a pas d’interactivité.

Il existe bien des oeuvres dites interactives, surtout dans l’art mobilier ou d’extérieur, mais ça reste à mes yeux gadget. C’est plus un moyen pour l’auteur d’être qualifié d’artiste en prenant son public à contrepied (Julien Doré inside). Et de toute manière, cela mérite rarement le prix affiché, surtout que l’oeuvre intéractive ne l’est que temporairement, puisqu’il faut bien rangé une fois l’exposition fini. C’est juste un gros jouet, n’apportant pas plus qu’une partie de flipper.
D’ailleurs, on peut aussi se questionner sur la pertinence du talent d’un seul artiste, qui s’appuie sur le talent des autres pour remplir son oeuvre (il ne fait que donner un tableau blanc au public, et attendre que les biftons tombent à la fin).

Un jeu vidéo a au moins le mérite, dans le cas des simulations type Simcity ou level-editors type RPG maker, de mettre à disposition des outils spécialement conçus pour maximiser les capacités créatrice de l’observateur. Il y a du boulot derrière, avec un paquet de réflexion et d’analyse. Et en prime, le joueur en reste propriétaire, alors que l’oeuvre interactive reste la propriété de l’artiste.
Donc, dans ce type de cas, et au regard de ma sensibilité : Jeu Video >>>> art contemporain.

Pour résumer.

Le Jeu Video n’est pas un art car :

– Il est encore trop jeune. A peine 40 ans, là où l’Histoire de l’Art s’étale sur des millénaires. On remarquera néanmoins que l’art vidéoludique suit la même évolution que la peinture, de la représentation brute de l’art primitif (Pong), à la recherche du photo réalisme (FF13) ou du symbolisme (Ico, Killer7, etc.)

– Il est avant tout commercial ou ludique. Bien qu’il soit possible de créer un jeu vidéo pour l’amour de l’art, la première raison d’être d’un jeu vidéo est l’amusement/l’argent. On parle bien d’industrie vidéoludique, à l’opposée d’une industrie de l’Art.

– Le Jeu Vidéo s’appuie avant tout sur les autres arts qu’il englobe pour être artistique. Sans graphisme, sans musique, sans mise en scène, sans écriture, le jeu vidéo n’existe plus.

MAIS, le Jeu Vidéo peut être un art car :

– Il apporte un niveau supplémentaire, l’interactivité, que les autres arts qu’il englobe ne peuvent atteindre. Un film pourra être le meilleur du monde, une peinture la plus parfaite qui soit, une musique la plus enivrante qui existe, aucun ne pourra proposer autant d’interactivité que le plus médiocre des jeux vidéo.

– Il apporte une nouvelle manière de découvrir l’univers de l’artiste. Le spectateur devient acteur, influant plus ou moins sur l’histoire du jeu, mais toujours dans les limites fixées par le créateur. Une fois la session de jeu terminée, le joueur aura sa propre mémoire de son expérience du jeu. Tout comme une peinture est une porte ouverte vers l’univers du peintre, comme peut l’être un film ou une musique, le jeu vidéo offre le même voyage vers une autre vie, plus ou moins long, plus ou moins intense, mais propre au joueur/spectateur. Le Jeu vidéo possède donc le même point commun que tous les autres arts (oublier sa propre existence le temps d’un regard), ce qui en fait donc un art lui aussi : l’art de faire entrer autrui dans son monde intérieur.

– Il peut être supérieur à la somme des arts qu’il englobe (cf Super Mario Bros), preuve qu’il existe bien un élément propre au Jeu Vidéo qui n’existe pas ailleurs, lui permettant de transcender sa condition de somme d’arts. Plus que l’interactivité, le jeu vidéo offre la vision de son créateur à ceux qui s’y implique. Cette vision génère cette valeur ajoutée, appelée « plaisir » au sens large, indépendante de la qualité des arts sur lesquels le jeu vidéo s’appuie.

– Il demande beaucoup de travail pour exister, nécessitant la même somme de créativité et de réflexion que tous les arts qu’il englobe. C’est donc au minimum un travail commun de plusieurs artistes, chacun dans son art. Il y a donc bien une démarche artistique, autant dans la création de chacun des éléments qui le compose que dans l’assemblage de ces éléments pour former un tout homogène.

– Il peut être détourné de son usage premier par ses utilisateurs, alors qu’il n’a pas été conçu dans cette optique. Les MMORPG peuvent ainsi  tourner des films, Second Life permet la création virtuelle d’objets artistiques libérés des contraintes du monde réel, des éditeurs de niveaux sont utilisés pour créer un genre différent de ce qu’ils étaient censés faire (faire des jeux de plateforme avec RPG Maker). Les utilisateurs se réapproprient leur jeu, pour en faire autre chose, généralement une autre forme d’art, comme ils le feraient avec des musiques à remixer ou des montages de film.

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